Créer un site internet

Rue d'Isly

Oui, c'est vrai, cinquante ans aujourd'hui. L'anniversaire de ce funeste jour. Et j'ai oublié ! Je n'en reviens pas.

Je travaillais comme standardiste aux minoteries Narbonne, à H-Dey.

Louis Narbonne avait fait passer des tracts invitant à la manifestation, rue d'Isly.

Beaucoup avaient eu cette invitation à une manifestation pacifique. J'y suis allée avec mes soeurs. Je ne vous dirai pas comment nous y sommes arrivées. Nous avons dû faire un bout de chemin à pied. Les chauffeurs de bus avaient du mérite à cette époque et dans ce contexte !

Nous partions gaies, pleines d'espoir, comme toujours. Plus nous approchions du but, plus les groupes éparpillés devenaieint denses. Nous n'étions pas les seules à être un peu en retard. Nous hâtions le pas. Je ne sais plus si c'est le repli des manifestants ou les coups de feu qui nous ont alertées. Puis ce fut une bousculade. Chacun essayant de se mettre à l'abri. Nous nous sommes retrouvées dans le hall d'un immeuble de la rue Charras. Nous y avons retrouvé l'épouse de notre cousin Pierre Parigi, dont le papa avait le cinéma Roxy à Belcourt. Elle avait été blessée légèrement au bras.

Nous sommes restés longtemps retranchés dans ce hall. Dès que quelqu'un ouvrait la porte, les bruits de la fusillade nous parvenaient. Puis ce fut le silence. Puis ce furent les cris.

Si j'ai oublié beaucoup de petits détails de cet après-midi, une image malheureusement, est encore très vivace. C'est celle des camions militaires qui, au bout d'un moment sont passés. Des GMC. Et pour chacun d'eux, à l'arrière, la ridelle et la bâche que personne n'avait pris la précaution, ou le temps de fermer, laissaient voir plusieurs corps entassés ... J'avais dix-sept ans depuis six jours.

C'est en reprenant mon travail, le lendemain, que j'ai appris le décès, la veille, de Monsieur Louis Narbonne. Il avait distribué les tracts pour que nous allions à la manif mais lui-même était parti dans sa maison de campagne. Sur la route, il est tombé dans une embuscade et s'est fait égorger, ainsi que son chauffeur arabe.

Voila mes souvenirs de ce 26 mars.

Patricia

 


Peu de gens savent ce que représente cette date!  * Je reviens de la cérémonie de commémoration de ce jour anniversaire de la fusillade du 26 mars 1962 à Alger. Aujourd'hui, 50 ans après, les souvenirs, jusqu'alors bien enfouis au fond de notre coeur, ressurgissent, vifs, tranchants. J'entends encore le cliquetis des armes, le bruit sec des culasses, les hurlements d'effroi, de douleur. Je revois l'affolement général, le sang, les blessés rampant pour trouver un abri. Le souvenir de cette journée est inscrit en larmes de sang et ne s'effacera qu'à notre mort. Revivre cette tuerie est effroyable: mon coeur est pris dans un étau, mon corps se couvre de sueur, je tremble de tous mes membres et cette peur latente ressurgit. Pourquoi ne peut-on gommer les évènements comme on gomme un mot sur une feuille de papier ? Et pourtant il faut que les enfants et petits-enfants sachent ce qui s'est passé, il faut avoir la force de leur raconter en espérant qu'ils ne voient jamais une telle horreur.

Ajouter un commentaire

Anti-spam